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C'est l'obsession de l'époque. Entreprises, politiques, chercheurs... ne jurent que par elle, car elle laisse entrevoir des perspectives économiques illimitées ainsi que l'émergence d'un monde partout sécurisé, optimisé et fluidifié. L'objet de cet enivrement, c'est l'intelligence artificielle.
Elle génère pléthore de discours qui occultent sa principale fonction : énoncer la vérité. Elle se dresse comme une puissance habilitée à expertiser le réel de façon plus fiable que nous-mêmes. L'intelligence artificielle est appelée à imposer sa loi, orientant la conduite des affaires humaines.
Désormais, une technologie revêt un "pouvoir injonctif" entraînant l'éradication progressive des principes juridicopolitiques qui nous fondent, soit le libre exercice de notre faculté de jugement et d'action.
Chaque énonciation de la vérité vise à générer quantité d'actions tout au long de notre quotidien, faisant émerger une "main invisible automatisée", une "data driven society", où le moindre phénomène du réel se trouve analysé en vue d'être monétisé ou orienté à des fins utilitaristes.
Il s'avère impératif de s'opposer à cette offensive antihumaniste et de faire valoir, contre une rationalité normative promettant la perfection supposée en toute chose, des formes de rationalité fondées sur la pluralité des êtres et l'incertitude inhérente à la vie.
Tel est l'enjeu politique majeur de notre temps.


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À partir des années 1990, l'explosion de la production de biens électroniques, caractéristique du passage du capitalisme à son stade numérique, déclenche une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC) qui n'a fait que gagner en intensité.
L'enquête fouillée de Fabien Lebrun montre que la dématérialisation est bel et bien un mythe. Elle se nourrit au contraire d'un extractivisme sans limites dans des régions, comme celle des Grands Lacs en Afrique, qui subissent depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu'aux minerais de sang actuels.
La civilisation de l'écran est synonyme d'une barbarie numérique qui se manifeste au Congo par : une économie militarisée et une criminalité institutionnalisée, un pillage généralisé, du travail forcé, le viol comme arme de guerre, la destruction des forêts et l'anéantissement de la biodiversité…
Autant de catastrophes qui font du Congo l'une des plus grandes tragédies de l'histoire contemporaine, le prix fort à payer pour un monde connecté.


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Protestations, manifestations, émeutes, grèves ; crispation, défiance, dénonciations : depuis quelques années, la colère monte, les peuples ne cessent de rejeter l'autorité et paraissent de moins en moins gouvernables. Jamais le climat n'a été si tendu, laissant nombre de commentateurs dans la sidération. Comment en sommes-nous arrivés là ? Quels éléments et circonstances ont fait naitre et entendre une telle rage, démultipliée sur les réseaux sociaux ?
Les raisons de la révolte sont connues et liées aux dérives du libéralisme élu comme seul modèle politique. Mais la violence avec laquelle elle se manifeste à présent est inédite car exprimée par un sujet nouveau : l'individu tyran. Né avec les progrès technologiques récents, l'apparition d'internet, du smartphone et les bouleversements induits par la révolution numérique, c'est un être ultra connecté, replié sur sa subjectivité, conforté dans l'idée qu'il est le centre du monde, qu'il peut tout savoir, tout faire, et voyant dans l'outillage technologique moderne l'arme qui lui permettra de peser sur le cours des choses.
Jamais combinaison n'aura été plus explosive : les crises économiques renforcent l'impression d'être dépossédé, la technologie celle d'être tout-puissant. L'écart entre les deux ne cesse de se creuser et devient de plus en plus intolérable. Les conséquences sont délétères : délitement du lien social, de la confiance, du politique ; montée du communautarisme, du complotisme, de la violence… Plane la menace d'un "totalitarisme de la multitude".
Eric Sadin livre une analyse neuve et tragiquement juste de l'effondrement de notre monde commun à travers une mise en perspective historique, politique, sociale, économique et technique unique. Mais il le fait pour mieux repenser les termes d'un contrat social capable de nous tenir, à nouveau, ensemble.
Une rencontre animée par Roberto Ciccarelli.


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Notre époque vit un tournant majeur : le basculement d'une civilisation du signe et du texte dans une civilisation du signal numérique et de l'algorithme. Ce basculement ne relève pas seulement de l'innovation technique, il reconfigure radicalement l'image que nous nous faisons de ce que c'est que "penser", nos manières de produire ce que nous tenons pour "la réalité", les modes d'exercice du pouvoir, et les manières de devenir des sujets politiques et juridiques.
Du déploiement de systèmes de scoring de risque dans les domaines de l'évaluation de crédit, de la police et de la justice et de l'aide sociale aux dispositifs d'optimisation urbaine et de gestion en temps réel des flux de la "smart city", jusqu'aux modèles de langage génératifs capables de produire du texte ou du code, ces innovations redéfinissent nos manières de percevoir, d'anticiper et d'agir.
Ce qu'on appelle le réalisme algorithmique désigne à la fois un régime onto-épistémologique et un discours politico-idéologique : la détection et la corrélation computationnelles se substituent à la représentation symbolique, traitant les corrélations comme si elles étaient la réalité elle-même, tandis que sur un plan discursif le développement de l'IA et la conversion de la plupart des secteurs d'activité et de gouvernement à l'IA sont présentées comme à la fois inévitables et éthiquement mandatées.
Trois logiques temporelles structurent ce régime de réalisme algorithmique — prédiction, préemption et préformation — la dernière étant la plus décisive car elle suppose que l'avenir est déjà latent dans les données, qu'il suffit de le "déplier". Ce préformationnisme algorithmique métabolise l'indétermination en travail d'optimisation et organise la gouvernance autour de l'urgence, éclipsant le "commun" : l'espace-temps d'indétermination nécessaire à l'imagination collective et à la délibération politique.
Antoinette Rouvroy analyse comment "l'optimisation éthique" traduit les conflits de justification en choix de paramètres et gestion des risques, court-circuitant l'exigence juridique de donner des raisons. Face à cette éclipse du commun, elle proposerai une praxis jurisgénérative qui réactive l'exigence de raisons et soutient l'imagination collective.
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La digitalisation bouleverse les pratiques sexuelles. Via des plateformes spécialisées, de nouveaux services tarifés ont le vent en poupe : spectacles érotico-pornographiques (livecam), commerce de sous-vêtements portés…
Mais si la dématérialisation accroît la distance physique entre producteurs et consommateurs, elle ne remet pas forcément en cause les schémas de l'économie libérale ni les rapports de classes ou de genres.


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Scientia potentia est — le savoir c'est le pouvoir. L'adage prend un tour singulier à l'heure du capitalisme numérique.
1. Technoféodalisme. Né dans le cyberpunk des années 1980, ce concept s'oppose à l'idéologie californienne, qui promettait une cure de jouvence du capitalisme : moins de coûts d'échange, plus de petits producteurs, moins d'État — le fantasme d'une start-up nation. Cette redynamisation n'a pas eu lieu. Dans les années 2020, c'est plutôt le spectre technoféodal qui prend forme : par-delà la conjoncture, un processus de reconfiguration du mode de production est à l'œuvre, où un post-capitalisme régressif apparaît comme un avenir possible.
2. Nouvelles enclosures. Depuis les années 1980, l'extension des droits de propriété intellectuelle, partie des États-Unis, s'est propagée mondialement — suscitant l'opposition des pays en développement et des activistes, notamment en santé, dénonçant ces "nouvelles enclosures". Mais cette privatisation juridique n'est pas la forme la plus puissante de monopolisation. En contrôlant les réseaux d'innovation, en accumulant données et compétences, les Big Tech sont devenus de nouveaux monopolistes. L'évaporation de la concurrence va de pair avec une nouvelle stratification sociale et une remise en cause de la souveraineté des États.
3. Cyber-écosocialisme. Paradoxalement, ces mêmes infrastructures ouvrent des voies pour la crise écologique. La planification à l'ère de l'anthropocène s'inverse : il ne s'agit plus d'accélérer la croissance mais de planifier la décroissance de l'impact biophysique. Et là où le traitement de l'information bloquait la planification au XXe siècle, le numérique permet désormais une connaissance en temps réel du métabolisme terrestre. Cette maîtrise technique ne saurait pourtant se réduire au contrôle : elle doit laisser place au sens, à l'autonomie individuelle, à la diversité des manières d'être au monde. Telle est la voie étroite d'un rationalisme démocratique et tempéré, au service de la justice écologique.
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Le 13 juin 2026, l'introduction en bourse de SpaceX a peut-être signé l'opération financière la plus spectaculaire de l'histoire du capitalisme : 2'100 milliards de dollars de valorisation pour une entreprise qui perd deux millions de dollars… par heure. Génie visionnaire ou plus grande arnaque jamais montée ? La question n'est qu'un point de départ.
Car ce qu'Elon Musk a mis sur le marché n'est pas une société de fusées, mais la première "pile régalienne" privatisée ; orbite, connectivité, calcul et intelligence artificielle réunis entre les mains d'un seul homme. De Dumézil au long-termisme californien, du dilemme du contrôle (pire que l'arme nucléaire) à la souveraineté européenne : qui maîtrise l'IA tient une civilisation...
Un entretien mené par Marc Weitzmann.


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L'industrie de défense américaine est actuellement en train d'être redéfinie, avec de nouveaux acteurs comme Palantir et Anduril. Quelle est l'origine de cette mutation spectaculaire ? À quoi répond-elle et quelles en seront les conséquences pour l'Amérique en particulier et l'Occident en général ? Les États-Unis sont-ils en train de basculer vers une forme de "technofascisme" portée par la Silicon Valley et ses nouvelles figures de proue ?
Longtemps nourrie par l'héritage libertaire et contre-culturel du numérique, la Silicon Valley semble désormais assumer un tournant stratégique vers la défense, la sécurité et la puissance étatique. L'exploitation massive des données, leur mise en réseau et leur utilisation opérationnelle redéfinissent les rapports entre entreprises, gouvernements et conflits contemporains. Ce sujet illustre les tensions entre l'universalisme comme idéologie, et les concepts géopolitique de puissance et de souveraineté.
Ce "retour du réel", incarné par la montée des rivalités entre grandes puissances et la fin d'une certaine naïveté occidentale, remet au centre du jeu les problèmatiques stratégiques et l'innovation militaire comme conditions de survie. Entre fascination et inquiétude, assistons-nous à une réelle dérive autoritaire ou s'agit-il d'une adaptation nécessaire à un monde redevenu conflictuel ?