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Frédéric Lordon et Sandra Lucbert proposent une relecture radicale de la psychanalyse à la lumière du spinosisme. Ce projet à quatre mains vise à restaurer la psychanalyse comme outil d'émancipation politique, loin d'une pratique refermée sur la sphère privée. À travers le personnage de Modus, les auteurs explorent la genèse du psychisme, de la naissance à l'insertion dans les structures sociales, en introduisant notamment le concept d'objet zéro pour définir la pulsion comme un effort de persévérance face au traumatisme inaugural de la vie.
Ils analysent comment le capitalisme néolibéral et le patriarcat s'inscrivent dans nos structures psychiques les plus profondes. Cette approche matérialiste permet de comprendre des phénomènes contemporains comme le mandat de Donald Trump ou les violences systémiques, non comme des folies individuelles, mais comme des produits de rapports sociaux.
En s'écartant des théories de Sigmund Freud et Jacques Lacan pour proposer une psychanalyse consciente des structures de domination, Frédéric Lordon et Sandra Lucbert refusent de pathologiser les individus, préférant analyser les stratégies du Conatus face à un environnement donné.
Ce sont les contours d'une critique sociale puissante prenant racine dans l'intimité du psychisme qui se dessine ici, pour mieux contester l'ordre établi.
- 00'00 : Introduction
- 01'10 : Replacer la psychanalyse dans le camp de l'émancipation
- 05'40 : Capitalisme, fascisme et emprise sur la pulsionnalité
- 07'30 : Le cas Donald Trump et la position schizoparanoïde
- 14'00 : Analyse sociale des violences et du racisme
- 20'50 : Critique du psychanalysme d'Élisabeth Roudinesco
- 24'45 : Une définition de la pulsion avec Baruch Spinoza
- 30'20 : Le traumatisme de la naissance et l'objet zéro
- 36'50 : La vie de Modus : une narration théorique
- 41'30 : La chose près du berceau et la dépathologisation
- 45'20 : Repolitiser l'ordre symbolique face à Jacques Lacan
- 49'50 : Conclusion et annonce du second volume
Un échange mené par Pierre Crétois.


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Que le spinozisme et la psychanalyse aient des affinités a priori, le fait n'a pas manqué d'être remarqué de longue date. La causalité insue, la critique du libre-arbitre, celle de l'ego substantiel : autant de lieux partagés. Étonnamment, la discussion n'est pas allée beaucoup plus loin que leur repérage, celui des lieux de frictions également, mais sans conduire à quelque mouvement de fertilisation croisée. Il y a pourtant matière.
Le livre présenté ici (Pulsion, La Découverte, 2025) est parti de l'idée que chacun avait à gagner de l'autre. La philosophie spinoziste vient résoudre des difficultés théoriques de la psychanalyse restées pendantes quasiment depuis sa fondation. La psychanalyse vient, elle, attirer l'attention du spinozisme sur un événement de l'existence humaine qu'il a étrangement ignoré – et sur l'ampleur de ses conséquences : nous sommes nés !
C'est cependant une jonction asymétrique qui se trouve ici proposée puisqu'il s'agit de couler les grandes intuitions de la psychanalyse dans le cadre théorique du spinozisme, d'où sont réengendrés à nouveaux frais ses concepts fondamentaux : pulsion, jouissance, "manque" et désir, inconscient, symbolique, etc. Avec pour intention de montrer qu'une lecture "plate" de l'Éthique manque quelque chose : la violence de certains emparements, qui sont le propre de la vie psychique. Et qu'une théorie de la vie passionnelle doit nécessairement être une théorie de la vie pulsionnelle.


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Si la psychanalyse s'est invisibilisée dans le champ des sciences sociales au cours des dernières décennies alors qu'elle avait offert des outils de compréhension importants jusque dans les années 1970 et si, depuis, de multiples dérives réactionnaires l'ont largement discréditée, c'est, écrivent Frédéric Lordon et Sandra Lucbert, parce qu' "elle a seulement fait la théorie psychique d'un lieu et d'un temps" tout en se prétendant catégoriquement "science générale". Ce "général", soulignent-ils, "transpirait l'Occident patriarcal"...
Pour autant, l'engagement des forces pulsionnelles de la psyché dans les rapports sociaux demeure un élément structurant de la politique ; la compréhension du régime capitaliste, y compris et surtout des dynamiques néofascistes actuelles, ne saurait en faire l'économie.
Auteurs d'un livre ambitieux intitulé Pulsion. Capitalisme, fascisme et pulsionnalité, Frédéric Lordon et Sandra Lucbert reviennent sur les raisons pour lesquelles ils ont entrepris de "reprendre tout l'appareil conceptuel" de la psychanalyse "pour le brancher sur la variabilité des mondes collectifs" et en faire à nouveau un instrument de compréhension opératoire.
Émission "On s'autorise à penser", animée par Julien Théry.


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On fait – mais on ne sait pas ce qu'on fait. On parle – on ne sait pas ce qu'on dit. Pas davantage à qui. On défère, on ignore à quoi. On accumule des biens, mais sans idée de ce qu'on cherche.
Double-fond des actions individuelles. Et double-fond des rapports sociaux. Qui, à leur logique propre, ajoutent celle, le plus souvent inaperçue, de l'investissement pulsionnel.
C'est la psychanalyse qui a ouvert cette perspective, et c'est elle qui l'a refermée. Ouverture : les concepts du double-fond – pulsion, inconscient, jouissance, fantasme, refoulement. Fermeture : LePhallus, LaCastration, LaLoi – soit la transfiguration à majuscules d'un ordre social-historique contingent en éternité du Symbolique. La psychanalyse s'est voulue science générale, elle a seulement fait la théorie psychique d'un lieu et d'un temps. Son "général" transpirait l'Occident patriarcal.
Alors, reprendre tout l'appareil conceptuel – pour le brancher sur la variabilité des mondes collectifs.
Avec l'oubli – le discrédit – de la psychanalyse, la pulsion s'était absentée du discours. En réalité, elle n'a jamais cessé d'irriguer les formations sociales et leurs rapports. Entre capitalisme devenu forcené et fascisme de retour, la voilà même qui sature à nouveau le paysage politique – pas pour le meilleur. Déterminante d'autant plus qu'invisible. Il était temps de s'en occuper à nouveau.