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Ce n'est pas sa mort brutale, à 26 ans, qui suffit à faire de Jean-René Huguenin l'écrivain de l'éternelle jeunesse. L'intégralité de ses écrits, récemment publiée aux éditions Bouquins à l'occasion du cinquantenaire de sa disparition, atteste d'une âme forte mais assoiffée d'absolu, de grandeur et de beauté.
Contemporain des Hussards, "ce jeune homme mort qui avait pris d'avance la mesure de sa dépouille" (Mauriac) continue de faire l'objet de l'adulation d'un cercle restreint d'initiés. Mais aussi de résonner dans quelques cœurs aventureux où bat, à chaque génération nouvelle, le dégoût de la mentalité de boutiquier qui caractérise l'homo economicus. Espérant "mourir dans l'amour des choses qui demeurent", il laisse aux jeunes Européens un testament : "Créer les conditions d'un nouvel héroïsme. Attaquer, par tous les moyens possibles, la civilisation bourgeoise." Il en fixe même les conditions de succès : "La volonté, l'ordre, le courage, l'honneur, le mépris de soi, la souffrance, la force."
Retour sur un auteur dont la voix, venue de très loin, n'a pas fini de résonner "bien au-delà de son époque", dans le champ de ruines et l'acier des orages à venir.


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Jérôme Michel nous livre un portrait sensible de Jean-René Huguenin (1936-1962) qui vient combler un manque : nul ne s'était encore consacré à l'auteur du mythique roman La Cote sauvage et du Journal désormais considéré comme un classique en Points-Seuil.
Sur l’air de Cette année-là de Claude François, Jérôme Michel nous restitue le tournant historique de 1962 : les enfants du baby boom sortaient de l'âge ingrat. Une classe d'âge apparaissait, promise à un bel avenir publicitaire : "le jeune". En 1962, le jeune dansait le cha cha cha, la kwela et le twist en claquant des doigts comme Johnny Halliday, retenait la nuit, jouait au flipper et rêvait d'Amérique. Jean-René Huguenin a beau n'avoir que 26 ans à sa mort accidentelle en voiture, il a pressenti "la fin d'un monde". Dans le James Dean de La Fureur de vivre comme dans le Petchorine de Lermontov, il identifia "un héros de notre temps", cristallisant "un étrange sursaut de dégoût et de mélancolie, un dernier cri, une dernière révolte de l' "enfance trahie". Jean-René perçut au plus profond de lui-même l'entrée de l'Occident dans l'âge du nihilisme. Ce romantique, "enfant sérieux de l'après-guerre", qui a choisi un certain retrait par désir d'intégrité spirituelle, aura pourtant le sens des rencontres : avec pour professeur d'histoire-géo Julien Gracq et condisciples Jean-Edern Hallier, Renaud Matignon ou Jean-Jacques Soleil, il deviendra plus tard le fils spirituel de Mauriac (contre Sollers) et reconnaîtra en Hemingway un modèle d'homme : boxeur, aventurier, conquérant. C'est aussi l'ambiance enjouée et un peu folle, volontiers fêtarde, des débuts de Tel Quel qui revit à travers lui, entre insouciance et gravité, en plein conflit franco-algérien. Amitiés, amours, relation privilégiée avec Jacqueline sa sœur, évolution littéraire et tendances politiques sont tour à tour abordés avec finesse et poésie pour rendre à la "légende" de Jean-René Huguenin à jamais coulée dans le marbre toute la fraicheur déchirante d'une époque.
En fin d'émission, c'est la figure de François Mauriac qui est évoquée, et plus particulièrement son rapport à la justice, au mal et à la charité.
Émission "Psychologie et littérature", animée par Quentin Debray.