

(0)
Lisant L'abîme de la liberté de Michel Freitag, on pense au propos qui ouvre le Contrat social de Rousseau: "L'homme est né libre, et partout il est dans les fers". La pensée de Michel Freitag telle qu'elle s’exprime dans son ouvrage posthume pose en un certain sens une question classique : comment la proclamation de la liberté comme fondement de la cité peut-elle se combiner avec la servitude – ou pire : s'accomplir comme servitude ?
Cet apparent paradoxe est lisible au mieux dans la psychologie de l'être postmoderne, à qui l'on prête des "droits inaliénables" si ce n'est une capacité de "créativité" présumément jamais vue dans l'histoire de l'humanité – et qui se trouve pourtant au même moment intégré à des "systèmes" dits autorégulés correspondant en tous points à ce que Marx décrivait comme aliénation à des puissances étrangères (et absolument hostiles) à l'humanité.
Comment la pensée de la liberté de Freitag décrit-elle et comprend-elle cet apparent paradoxe instituant de la psyché contemporaine, qui semble l'écarteler entre toute-puissance imaginée et archi-impuissance vécue réellement ?
Une conférence qui s'inscrit dans le colloque L'abîme de la liberté de Michel Freitag, organisé par le Collectif Société.


(0)
La pensée de Michel Clouscard (1928-2009) repose sur un double rejet : celui du marxisme dogmatique du Parti communiste français, qu'il juge trop économiste, et celui du gauchisme post-68, auquel il reproche d'avoir ouvert la voie à un néo-capitalisme libéral-libertaire. Ce dernier dissimule les conflits de classe derrière une fausse émancipation centrée sur la permissivité des mœurs et un "marché du désir" déconnecté de la production.
Clouscard critique l'illusion d'une consommation libérée du réel et de l'histoire, où le sujet se pense affranchi des structures sociales (classe, famille, patrie), incarnant une humanité soi-disant émancipée. Cette désocialisation paradoxale est en réalité un projet ancien du capital enfin accompli. Mais, souligne Clouscard, les conflits de classe ressurgissent sous des formes nouvelles, parfois pathologiques, notamment dans l'intolérance de certains "mondains" envers ceux attachés au monde ancien, qualifiés de populistes.
L'enjeu pour Clouscard est de dépasser cette opposition stérile entre gauchisme mondain et populisme réactionnaire, en réaffirmant une voie socialiste qui redonne sens aux formes historiques héritées, et qui réintègre les classes populaires dans une dynamique dialectique et émancipatrice.


(0)
Une fréquentation même sommaire et partielle de l'immense littérature qui a été consacrée à Michel Foucault révèle qu'elle repose en grande partie sur une décontextualisation de l'oeuvre. Dans un souci de contextualiser celle-ci, Gille Labelle défend trois arguments :
1) le rejet de la "pensée dialectique", dont la phénoménologie est le cas le plus récent suivant Foucault, doit être considéré comme structurant tout son travail, de l'Histoire de la folie à l'âge classique à l'Histoire de la sexualité et au cours de 1979 consacré au libéralisme et au néolibéralisme.
2) Cette posture constitue une prise de position à l'égard des principes qui structurent ce qu'on peut désigner comme le monde moderne ou la modernité. À la pensée dialectique, Foucault oppose d'abord ce qu'il désigne comme "pensée du dehors", qui correspond à ce que Hegel désignait comme "pensée de l'entendement" en ce qu'elle pose l'existence d'oppositions irréductibles et indépassables. L'exemple paradigmatique de cette pensée désignée par Hegel comme pensée du "ou bien… ou bien…" est donné dès le départ de l'oeuvre de Foucault : ou bien la déraison (dont la folie est un cas), ou bien la raison. Ce qui est dès lors rejeté est l'idée de synthèse ou de réconciliation entre les éléments contradictoires dont hérite la modernité (par exemple entre l’idée de totalité et celle de liberté), qui caractérise selon Foucault la pensée dialectique dans ses diverses déclinaisons, hégélienne, marxienne et phénoménologique.
3) Cette prise de position à propos de la pensée dialectique et de la modernité permet de situer Foucault dans l'actualité immédiate où s'est déployée son oeuvre – la critique de la colonisation d'abord, le gauchisme post-soixante-huitard ensuite, ce qu'on peut désigner comme le "post-gauchisme" enfin – et éclaire en partie au moins la réception dont elle a fait l’objet.


(0)
Hausse de la tricherie et du plagiat, perte du sens de la socialité, déficit d'attention et d'empathie, retards d'apprentissage : les preuves s'accumulent quant aux effets nocifs des technologies du numérique en classe, surtout sur les plans cognitif et social. Mais pour les promoteurs de l'enseignement à distance et de la "technopédagogie", le mot d'ordre est "adaptez-vous !".
Eric Martin et Sébastien Mussi nous alertent sur ce qui se profile à l'horizon : la destruction de la culture commune et une dissolution des institutions d'enseignement comme lieux de transmission et de formation. Ils exposent comment l'offensive numérique en cours s'inscrit dans une vision technocratique et économiciste du monde qui réduit l'école à une machine à former du "capital humain".
Un cri d'alarme pour préserver le métier de professeur et son autonomie, plus que jamais mis à mal.