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Alors que le sacrifice paraît ne plus poser aux anthropologues de questions démesurément complexes, le sacrifice de soi demeure un mystère. Darwin lecteur de Kant y reconnaît avec ce dernier la forme la plus élevée de la vie morale. Cela le conduit par conséquent -ce qui eût révolté Kant et toute la philosophie- à explorer en naturaliste les manifestations de ses ébauches animales.
La propension auto-sacrificielle est indissociable du choix d'objet. Séduire expose, et qui s'expose se nuit. L'érotisme condamne à l'héroïsme, qui peut être indifféremment récompensé ou puni. La beauté de certains oiseaux mâles à l'époque des parades s'accompagne inévitablement d'un risque de mort sensiblement accru. Mais plus grand est le risque, plus forte aussi est la séduction. Le développement quasi hypertélique des bois du cerf accroît ses chances de conquête sexuelle et diminue simultanément ses chances de survie. Symétriquement, le "sentiment de la beauté" est né chez les femelles lorsque les indices ostensibles de la force des mâles ont commencé à exprimer plus que leur force réelle, en devenant des signes avantageux de cette force, au prix d'un affaiblissement certain, dissimulé sous l'affichage hyperbolique de son contraire.
En montrant comment la force apparente devient plus forte que la force réelle, ou comment les charmes l'emportent sur les armes, Darwin indique en vérité ce qu'est, pour un naturaliste, l'origine du symbolique dans le champ délicat de la compétition amoureuse. Simultanément, il désigne l'origine du mensonge spécial par lequel tel mâle se rend irrésistible en se couvrant d'accessoires susceptibles de le conduire à la mort, et en s'annonçant de la sorte plus fort qu'il ne l'est. Celui qui recherche l'alliance doit se montrer ainsi disposé à mourir.
Le "don de soi" que l'éthique du christianisme place au fondement de l'autosacrifice du Christ peut-il dès lors être sans rapport avec ces modalités primitives de l'alliance ? Le scénario freudien de la "horde primitive", qualifié à tort de "darwinien", où le meurtre politique du père précède et engage le renoncement pulsionnel des fils inventant l'égalité à travers l'institution communautaire de l auto-sacrifice, permet-il d'esquisser une réponse à la grande question de l'origine de la morale ?
En juxtaposant d'une manière subtilement sacrilège le risque couru à travers l'oubli de soi lié aux paradoxes amoureux du monde animal et l'horizon moral kantien de l'auto sacrifice volontaire, Darwin aide d'une manière décisive à concevoir cette réponse.


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Dans le 3e tome de sa monumentale étude sur le temps et la technique, Le temps du cinéma et la question du mal-être, le philosophe Bernard Stiegler montre comment et pourquoi les dispositifs de production des symboles, qui relevaient jusqu'alors des sphères de l'artistique, du théologique, du juridique et du politique, sont désormais totalement absorbés et organisés par les industries culturelles qui contrôlent hégémoniquement ce qui nous constitue comme conscience : les flux temporels.
Dans son dernier ouvrage : Dieu, un itinéraire, le philosophe et médiologue Régis Debray, après avoir analysé systématiquement la genèse du monothéisme à travers les supports de son esprit et en mobilisant une immense documentation, s'interroge ainsi pour finir : "Que doit faire l'Ordinateur d'origine face aux ordinateurs tout court ? se transformer bien sûr... On peut attendre des réseaux de demain un e-God, just in time, commutable, à télécommande et sans copyright".
Ces deux approches, très différentes, mais qui partagent l'a priori d'une matérialité constitutive de l'esprit, reposent, en les éclairant d'un jour nouveau, la question des représentations, de l'aliénation des consciences, de la place et du rôle des techniques, et au bout du compte, la question de notre rapport au mal aujourd'hui.


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Une épistémologie matérialiste du corps est possible, afin de comprendre comment le corps devient subjectivité.
Le corps-sujet doit être constitué en son mode de production, au double sens du terme. Le corps-sujet est une historicité spécifique dans un mode de production donné : il est la rencontre de l’histoire macro-sociale (la logique de la production, le mode de production, le moment du mode de production) et de l’histoire propre à cette organicité qu’est le corps. L’ordre du travail est aussi constituant que l’appareil physiologique du corps.
L'entreprise de Michel Clouscard n’est autre que la constitution du système de médiations qui permet cette généalogie réciproque : généalogie du macro-social par la force productive du corps, généalogie du désir par les rapports de production.
Une contribution épistémologique de la plus haute importance.


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Si comprendre la situation présente implique nécessairement de sortir de l'instant, de se poser, s'extraire de l'empressement moderne, du cycle court et répétitif bagnole-boulot-dodo-vacances, et de réfléchir, c'est avec des penseurs comme Dany-Robert Dufour que nous pouvons le faire et avancer dans notre analyse du monde et la compréhension de nous-mêmes.
Philosophe, auteur de nombreux ouvrages, son anthropologie du libéralisme nous éclaire face au vide sidéral de la sphère médiatico-politique.


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"Poursuivre cette genèse de la praxis sans montrer qu'elle débouche sur une genèse de la psyché laissera ouverte l'erreur épistémologique consistant à supposer qu'on ne gagne rien de déterminant à interroger l'universalité de la psyché dans la praxis du point de vue de l'immanence du réel et du rationnel.
Ce serait récuser le procès de production et abandonner le développement décisif de la praxis au flou déserté [...] de l'ontologie de Heidegger ou la donation illégitime de sens [...] de Levi-Strauss.
Alors la signification gnoséologique et éthique du développement de la psyché pourrait échapper à Prométhée. On pourrait nous objecter éternellement un positivisme matérialiste de la donation de sens par le procès de production.
Il est donc nécessaire de montrer que la praxis est rejointe par la psyché dans le procès de production. L'étude de la phylogenèse selon le procès de production doit être complétée par l'étude de l'ontogenèse.
L'homme synthétique sera la catégorie qui permettra d'achever la conceptualisation de la distinction entre l'homme originel et l'homme naturel." Michel Clouscard


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La tradition héroïque européenne, principalement représentée par l'héritage de la Grèce antique, s'oppose-t-elle aux enseignements contenus dans l'Ancien Testament, le livre saint du peuple juif ?
Laurent Guyénot, qui s'intéresse depuis longtemps à l'histoire et l'anthropologie religieuse, nous montre en quoi la Torah et la vision étroitement tribale qu'elle renferme n'est pas compatible avec le message universel porté par la civilisation occidentale.


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Et si la raison occidentale était devenue délirante ? Si tel était le cas, alors il faudrait entreprendre séance tenante une "psychanalyse" de ce délire occidental.
Dany-Robert Dufour s'en donne les moyens. Il part de ce que Descartes proposait dans Le discours de la méthode, fondement de la raison moderne : que les hommes "se rendent comme maîtres et possesseurs de la nature". Un tournant dans l'aventure humaine qui a entraîné le développement progressif du machinisme et du productivisme, jusqu'à l'inflation technologique actuelle affirmée comme valeur suprême.
Si ce délire occidental fait aujourd'hui problème, c'est qu'il a gagné le monde (la mondialisation néolibérale qui exploite tout, hommes et environnement, à outrance) et qu'il est appelé, comme tout délire, à se fracasser contre le réel. D'une part, parce que la toute-puissance et l'illimitation des prétentions humaines qu'il contient ne peuvent que rencontrer l'obstacle : notre terre réagit déjà vigoureusement aux différents saccages en cours. D'autre part, parce que ce délire altère considérablement les trois sphères fondamentales de la vie humaine que sont le travail, le loisir et l'amour en les vidant de tout sens.
Mais tout n'est pas perdu : c'est à une nouvelle raison délivrée de ce délire que Dany-Robert Dufour en appelle pour une refondation de la civilisation occidentale, dont il esquisse les possibles contours.


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Anthropologue français le plus étudié et le plus commenté dans le monde, Philippe Descola est considéré comme le successeur légitime de Claude Lévi-Strauss.
Est évoqué son parcours, la manière dont la question de la nature a surgi et est devenue l’objet de ses travaux et son expérience de terrain auprès des indiens Achuar en Amazonie équatorienne.
L'on revient également sur la genèse et l’ambition de son livre majeur Par-delà nature et culture, fruit d'une réflexion éblouissante sur la façon dont les différentes sociétés humaines conçoivent les relations entre humains et non humains et sur l’usage qu’elles font d’un monde rempli de plantes, d’animaux et d’esprits.